par Christine CRABBE1

vers 10 (14-10)

« Quand j’arrive à l’hôpital le matin et que j’apprends qu’on me demande de voir 23 patients, je commence par m’asseoir et par respirer cinq minutes ».

Cette réflexion, mi- facétieuse, mi- profonde, lancée un jour par une de mes collègues, m’a amusée et donné à penser. Bien sûr, les psychologues disposent de ce luxe : ne pas être obligés de répondre dans l’instant, une telle attitude serait déraisonnable dans d’autres contextes . Néanmoins, j’affirme qu’il faut parfois un certain courage pour se distancier, ne fût-ce qu’un peu, du rythme collectif ultra rapide qui fait le quotidien de l’hôpital et que, lorsque l’on s’accorde une légère pause avant de répondre, ce minuscule espace/temps ainsi ménagé peut ouvrir à du nouveau, à de l’inédit.

 

De même que la collègue citée plus haut, je travaille comme psychologue en milieu hospitalier : en pédiatrie et maternité d’une part, en oncologie et soins palliatifs d’autre part. Curieux grand écart à première vue, et pourtant : ces deux espaces de travail, qui touchent à l’alpha et l’oméga de la vie ont au moins ceci en commun qu’il y est presque toujours question de vulnérabilité et de dessaisissement : nus nous naissons, nus nous partirons.

Je ne renie pas ma formation analytique : au contraire, elle fait partie de moi. Mais ma conviction est qu’à l’hôpital, les psychologues ne sont pas là pour faire de la psychothérapie, sauf lorsqu’un patient en particulier nous y invite; et que, même si nos interventions ont quelquefois un effet thérapeutique, elles s’inscrivent parmi d’autres au moins aussi importantes.

 

Un temps pour la présence au patient

 

Lorsqu’ils se retrouvent hospitalisés, les patients, ébranlés par un événement de vie douloureux – maladie grave, accident ou autre -, dépourvus de leurs repères habituels, sont souvent dans un état de grande vulnérabilité : un peu comme si, pour employer une image, il leur manquait une peau, leur enveloppe habituelle de sécurité. Cette vulnérabilité les rend, beaucoup plus qu’en temps ordinaire, perméables à l’attitude de l’Autre. Certains soignants savent cela : soigner, prendre soin, ne se limite pas à poser des actes techniques, les plus remarquables soient-ils ; d’autres par contre l’ignorent, ou refusent de s’en préoccuper.

 

Une dame de mon entourage, enceinte de son dernier à un âge déjà avancé – situation qui, elle le savait, n’était pas sans risques –, était arrivée avec appréhension à son rendez-vous d’échographie morphologique. Elle n’oubliera jamais comment l’échographiste lui détailla, paisiblement et d’un ton chantonnant, presque comme une comptine, chaque partie du corps de son bébé en bonne santé : comme si c’était la tâche la plus importante du monde, comme si c’était la première fois qu’il effectuait un tel recensement.

 

Une patiente venait de subir une mammectomie, dans le contexte que l’on devine. Je la rencontre à l’hôpital de jour lors de sa première chimiothérapie. Elle me raconte alors que le chirurgien était passé dans sa chambre après l’intervention et s’était assis quelques minutes au bord de son lit pour parler avec elle. « Il m’a réparée » dit-elle pudiquement. Et j’ai pu sentir, dans le silence léger qui a suivi, combien c’était vrai.

 

A l’inverse, un couple fut marqué longtemps par l’effet ravageant de l’absence et du silence du gynécologue lorsqu’ils perdirent leur premier enfant en toute fin de grossesse : à aucun moment le praticien ne s’est manifesté à eux, ni le jour-même – il était de garde – ni par la suite.

 

Lorsqu’on est dans un état de grande fragilité physique et/ou psychique, de dénuement tel qu’on en viendrait à avoir honte de soi et à douter de son appartenance à la communauté des humains, toute réaction de l’Autre, quelle qu’elle soit, aura un impact majeur : dans le sens de « recoudre » un peu le narcissisme, par une parole ou un acte finement ajustés; ou au contraire, dans celui d’accentuer encore le sentiment de déréliction.

 

Dans son livre « L’écriture ou la vie »2 , Jorge Semprun raconte, avec son humour goguenard et féroce, que les jeunes soldats américains face auxquels il s’est trouvé le lendemain de la libération du camp de Büchenwald lui avaient « plombé sa première journée de liberté » : frappés de sidération à la vue de ce qu’il était devenu – une espèce de squelette ambulant au regard halluciné -, ils n’ont pu que se réfugier dans un silence gêné et dans la contemplation de leurs bottines. Quelque chose a échoué là, qui aurait pu contribuer à restaurer le lien en humanité ; au lieu de quoi leur silence et leur retrait n’ont fait qu’aggraver la déchirure.

 

Cette situation est bien sûr extrême; mais même dans les situations qui le sont moins, nous avons une responsabilité à cet endroit : celui de la rencontre. Nous ne pouvons jamais savoir d’avance ce que nos paroles, nos actes, voire notre simple présence, produiront chez autrui : l’effet sera parfois moindre qu’espéré, parfois au contraire, bien plus important. Dans le doute, cela vaut la peine… Une brève rencontre de qualité peut avoir une grande valeur, qui s’imposera quelquefois parmi d’autres moments pénibles ou gris.

 

Une patiente devait subir une longue et lourde opération. Le chirurgien avait dit au fils de cette dame qu’il l’appellerait pour lui donner des nouvelles à la fin de l’intervention. La patiente s’était amusée de cela : comment, après tant d’heures de travail et si tard dans la soirée, le médecin allait-il s’en souvenir ? Pourtant, à son grand étonnement, le coup de fil promis fut donné. La dame se souvient de cette marque d’attention, peut-être même davantage que de l’opération elle-même.

 

C’était un jour où il y avait beaucoup de travail dans les services. Un vieil homme que la maladie avait envahi, à bout de forces mais que l’on avait pourtant assis au fauteuil – il n’avait pas encore été considéré comme « palliatif » – s’efforçait de tamponner tant bien que mal un filet continu de sang à ses lèvres. J’ai vu alors arriver vers lui, venant d’une autre unité, une infirmière qui le connaissait bien. Après l’avoir salué chaleureusement, elle l’aida à se réinstaller, lui rafraîchit le visage et lui tendit un bassin réniforme pour les saignements à venir; tout cela en quelques minutes, avant de lui dire au revoir et de repartir vers son travail du jour. Je n’oublierai jamais le regard intensément reconnaissant que lui a lancé cet homme3

 

Bien des philosophes se sont penchés sur la question du temps et sur la manière dont nous, humains, faisons l’expérience de cette dimension. Même si, je l’avoue, mes connaissances en la matière sont rudimentaires, je souhaite évoquer ici Gaston Bachelard, philosophe et poète, dont les écrits nous fascinaient lorsque nous étions étudiants. « Bachelard, raconte Jean Guitton qui l’a bien connu, méditait sans arrêt sur le mystère du temps. Mais à la différence de Bergson, il s’intéressait à l’instant, et non pas à la durée. Il était passionné par ce qui, dans l’étoffe du temps, n’est pas la continuité mais la discontinuité (…) Et il est certain que le mystère du temps consiste à réconcilier ce flux, ce murmure constant, cette large et monotone durée qui parfois tourbillonne en tempête (…) avec les évènements, les découvertes soudaines, les moments ineffables”.

 

“Et peut-être, esquisse Jean Guitton au soir de sa vie, que l’instant a barre sur la durée, et que la durée ne fait jamais que déployer un éternel instant invisible ?»4

 

Il me semble que c’est bien de ces instants exceptionnels qu’il est question dans la Chanson pour l’Auvergnat5, texte splendide et pudique que Brassens écrivit à l’âge d’à peine trente ans, en se mettant lui-même en scène comme souvent : il y évoque des moments d’humanité partagée, aussi humbles qu’essentiels dans des circonstances où il s’est trouvé démuni, fragilisé. Avec cette économie de moyens qui signe les grands poètes, Brassens exprime que ces brèves mais décisives rencontres se détachent au final comme moments d’exception sur la toile de l’existence et refaçonnent le sens donné dans l’après-coup à l’entièreté du temps vécu.

 

Dans son livre « Mourir de dire : la honte », Boris Cyrulnik insiste sur le fait que ce qui fait mal, c’est moins l’événement lui-même que la représentation que l’on s’en fait. Et si on ne peut, bien sûr, faire en sorte que l’événement n’ait pas eu lieu, la représentation par contre peut évoluer. Je vous cite à ce propos, même s’il s’écarte un peu de notre sujet, un exemple particulièrement éloquent rapporté par l’auteur :

 

Une fillette italienne s’était pendant des années consumée de honte parce que son papa, carabiniero dans leur petit village lors de la seconde guerre, avait refusé d’obéir à ce que les soldats allemands lui imposaient sous la menace des armes, à savoir tirer sur des enfants innocents. Sous l’effet de la terreur, il s’était évanoui et ses sphincters avaient lâché. Quelle honte pour une petite fille, un papa qui souille son pantalon ! Quinze ans plus tard, la jeune fille étudie l’histoire, replace les choses dans leur contexte et comprend que son père est un héros6.

 

Tout au long de notre vie, les représentations peuvent être reconsidérées et remaniées : c’est, bien sûr, la tâche de toute thérapie véritable ; mais déjà, une seule rencontre vraiment importante peut avoir un tel effet.

 

S’agissant d’effets thérapeutiques, je souhaite évoquer ici l’expérience vécue par une quinzaine de psychiatres américains qui s’étaient connus à l’université, puis étaient partis dans des directions très différentes: psychanalyse, thérapie familiale, approche comportementale… Réunis à nouveau trente ans plus tard, ils s’étaient questionnés sur les facteurs qui, pour chacun d’eux, avaient été opérants dans certaines cures mémorables. Ils étaient tous tombés d’accord sur trois points : l’engagement d’abord, tant du patient que du soignant dans le processus thérapeutique ; la qualité du lien ; et enfin ce qu’ils appelèrent « le facteur alpha », à savoir un coup d’audace, à un moment donné, qui leur fit faire un saut sémantique : coup d’audace rendu possible, bien évidemment, parce que les deux premières conditions étaient remplies.

 

Dans son livre autobiographique, “Jours sans faim”7, Delphine de Vigan relate magnifiquement l’enfermement implacable dans une anorexie gravissime, puis la lente remontée vers la vie. Du jeune gastroentérologue qui l’a accompagnée dans cette traversée, elle n’hésite pas à dire : “Il m’a sauvé la vie”. Les interventions du médecin étaient audacieuses, insolites parfois, poétiques aussi lorsqu’il inventait des contes enfantins pour la rejoindre : autant de brèches qui, peu à peu, ont desserré l’emprise de la maladie, permis aux pulsions de vie de reprendre le dessus.

 

On voit bien qu’il ne s’agit là ni de paternalisme, ni d’un don unilatéral mais d’un espace de création partagée, où chacun met en jeu un bout de son essentiel, à partir de quoi peut surgir quelque chose de totalement inédit. De tels moments sont précieux, pas seulement pour le patient.

 

Une dame âgée gravement malade avait été transférée dans le service de soins palliatifs. De la maladie, il n’y avait plus rien à dire : tout avait été dit et la dame était lucide. Par contre, de musique, on pouvait encore parler ; et il n’était pas rare en fin de journée d’assister à un petit attroupement dans sa chambre : médecin, infirmières, bénévole…, tandis que la patiente, férue de musique contemporaine et toute animée malgré la fatigue, expliquait pourquoi il valait mieux aborder telle œuvre avant telle autre et en quoi telle interprétation était plus fidèle à la volonté du compositeur. Pas très classique comme traitement, pourrait-on objecter; et pourtant, ces moments n’avaient-ils pas, eux aussi, une valeur thérapeutique ? Un an plus tard, ses proches en restent convaincus.

 

Un temps pour le retour à soi

 

Disponibilité au patient, responsabilité dans la rencontre… : mais envers nous-mêmes aussi, nous avons une responsabilité ! Celle de prendre soin de nous, de nous réparer, nous régénérer de ce quotidien qui ne nous laisse pas indemnes.

 

Lorsque l’on évoque le temps pour le soignant à l’hôpital, on pense bien sûr au tempo ultra-rapide, à la pression, aux horaires surchargés ; on ne pense pas souvent à l’autre temps nécessaire, celui que si souvent on ne s’accorde pas, pour se reposer, retrouver de la fluidité et de la créativité.

 

Pourtant, c’est vraiment vital. Cette confrontation quotidienne à la souffrance, aux situations graves, à la charge de travail, aux demandes insatiables de certains patients ou de certaines familles, tout cela nous entame et nous use. Si nous ne nous soignons pas nous-mêmes, si nous ne veillons pas à la restauration de notre corps, de notre âme, de notre créativité, nous risquons de nous retrouver un jour épuisés et/ou dégoûtés.

 

Une terre de jardin, si elle n’est pas renourrie et laissée un peu en jachère, ne donnera plus rien.

 

Le Dr Edel Maex évoque souvent ce double écueil pour les soignants, dont très tôt dans sa pratique de psychiatre il a été conscient : fusionner avec les patients et leur vécu, avec, à terme, un burn out presque garanti ; ou au contraire s’isoler défensivement, devenir froid voire cynique.8

 

« Prendre soin de soi pour prendre soin des autres » : c’est le projet de « Soigner En Conscience », une association fondée il y a quelques années par un groupe de médecins9.

 

Les groupes Balint, de leur côté, soignent l’élaboration de l’expérience et le questionnement sur la pratique.

 

Le temps, du côté du soignant, c’est aussi se donner les moyens de durer ! Dans cette optique, le temps que l’on s’accorde n’est pas un luxe mais un devoir : condition nécessaire pour garder intactes voire développer la qualité de présence et la créativité.

 

Une amie psychologue qui travaillait en néonatologie me disait : « Quand je me surprends à soupirer à l’idée de rencontrer de nouveaux parents, quand je me dis qu’ils vont me raconter des choses que j’ai déjà entendues cent fois, c’est qu’il est vraiment temps que je prenne des congés ».

 

Comment se régénérer ? Je ne vais pas m’étendre ici sur le sujet, d’autres l’ont déjà fort bien fait. Je pense notamment à l’association Paroles d’Enfants et au beau documentaire réalisé par leur équipe : « Accompagner sans s’épuiser : grands principes et petites astuces contre le burn out »10.

 

Pas de recettes, mais des repères, fondamentaux et pétris de bon sens. Il y est question tout autant de moyens formels – réunions d’équipe, supervisions, importance du travail à plusieurs et du soin que l’on prend de ses collègues et de leurs interventions- que de moyens informels,moments pour soi que chaque soignant peut s’offrir s’il le décide : pour marcher, jardiner, méditer, pratiquer un instrument, un artisanat, un sport…

 

En ce qui me concerne, je tiens à dire ici ma reconnaissance envers mes collègues pour ce qui s’est éclairé pour moi grâce à elles, grâce à eux, tant au sein de réunions programmées que lors d’échanges informels. J’ai découvert aussi au fil des années la richesse et la fécondité d’une interdépendance dynamique entre professionnels de formation différente.

 

Je l’apprends chaque jour à l’hôpital : cette pluralité d’approches et de discours, lorsqu’on arrive à les faire coexister sans se confondre, permet de pressentir la richesse et la complexité de la vie humaine et de ses enjeux.

 

BIBLIOGRAPHIE

BRASSENS G., Chanson pour l’Auvergnat, écrite en 1951, parue en 1954 dans l’album Les sabots d’Hélène.

CRABBE C., Et dire qu’il faut se défaire de tout, in revue Ethica Clinica, Namur, décembre 2014.

CYRULNIK B., Mourir de dire – La honte, Paris, Odile Jacob, 2010

DE VIGAN D., Jours sans faim, première parution sous le pseudonyme de DELVIG L, Paris, Grasset, 2001.

GUITTON J., Un siècle, une vie », Paris, Laffont, 1988.

MAEX E, Minfulness : apprivoiser le stress par la pleine conscience, Paris, Louvain La Neuve (LLN), De Boeck, 2011.

SEMPRUN J., L’écriture ou la vie, 1194, Folio

Accompagner sans s’épuiser, DVD documentaire réalisé pour l’association Parole d’Enfants ASBL, Liège, 2014.

ASBL Soigner en conscience – prendre soin de soi pour prendre soin des autres.

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